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Questions 70 |


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Placide Gaboury répond à vos questions |
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Est-ce que je peux vivre avec mon ami lors même que nous ne sommes pas mariés?
Me poser cette question indique déjà que tu en doutes. En te répondant oui ou non, je déciderais à ta place. Mieux vaut que je te situe le problème dans un plus large contexte, pour te permettre de prendre toi-même position. Au point de départ, bien sûr, tout dépend de ce que t’auront appris la religion et l'éducation. On t'aura peut-être dit que cela ne se faisait pas. Mais avec le temps, tu t'es demandée au nom de quoi on affirmait de telles choses. Tu as donc vérifié le bien‑fondé de cette affirmation en allant directement aux actes. Tu te seras peut-être sentie coupable. Mais en revanche, tu as pris le taureau par les cornes et tu as expulsé cette culpabilité qui t'empêchait de poser des actes responsables.
Tu te rends déjà compte que ce n'est qu'en faisant, en expérimentant, que l'on apprend les leçons qui nous restent. Ce qui s'apprend seulement par la tête ou par l'obéissance aveugle ne colle pas, ne résiste pas, aussi longtemps que ce n’est pas confronté à la vie réelle, à ta vie. Nous allons donc examiner certains présupposés et préjugés qui t'empêchent d'être autonome, d’assumer les leçons de ta vie. Disons, au point de départ, que personne d’autre que toi ne peut décider de ce qui est pour toi bon ou mauvais. Ce qui est bien et mal dans la société est décidé par le jugement arbitraire des clergés, du clergé judiciaire et du clergé ecclésiastique, qui du reste agissent souvent de connivence. Les mass médias, un autre clergé, y mettent bien leur petit mot mais ils ne sont souvent que le porte-parole des autorités ou de la majorité qui tend à les approuver. Or ces jugements moraux sont des décisions arbitraires. Je vais t'en donner des exemples. Il y a certains actes que nous sentons au fond de nous-mêmes comme tout à fait contraires à notre conscience parce que contraires aux lois de la vie, tels que les meurtres par exemple. Ces actes ne peuvent devenir positifs par un simple rite ou un tour de main, bien que les coutumes des pays (inspirées des religions) rendent certains meurtres légitimes lorsqu'il s'agit par exemple de se défendre contre un injuste agresseur (ou ce qui est défini comme tel). On plie alors la loi à ses besoins. Exemple: une bénédiction épiscopale (comme cela s‘est fait par le Cardinal Spellman à la dernière guerre) pour «bonifier» les meurtres qu'allaient perpétrer des milliers de soldats. (On connaît la même pratique en Iran.) Un simple rite, et voilà que tout cela devient bon. Il y a aussi des actes qui ne sont pas ressentis comme contraires à la conscience, mais que des décisions arbitraires de l'Église peuvent déclarer mauvais. Exemple: la viande du vendredi, jadis défendue sous peine de péché mortel. (On trouve de semblables exemples chez les Juifs et les Islamiques, le sabbat, l'alcool.) Mais personne, dans son bon sens, ne reconnaîtrait cet acte comme engageant la conscience, et on a fait avaler ça tout rond aux catholiques pendant des siècles! Enfin, dans le domaine qui nous intéresse, le fait de poser un acte sexuel avec quelqu'un qui n'est pas marié mais consentant, n’est pas un acte que la conscience libre ressent de prime abord comme nécessairement mauvais. (Cela dépend du degré de peur ou de culpabilité entretenu par sa religion.) Il y a aussi la masturbation, qui fut longtemps déclarée péché mortel, au même titre que tout autre acte sexuel en dehors du mariage. Le jugement de l'Église, qui a fortement influencé les cours judiciaires, a cependant déclaré mauvais ce qu'un grand nombre de races, de peuples et de civilisations n'ont jamais condamné ni même considéré comme relevant de la morale. Ce que je tente de dire ici, c'est que la conception du bien et du mal change avec le vent du besoin. On ne respecte pas les directives de la conscience, pas plus que les commandements de Dieu (qui défend absolument de tuer), on plie la conscience aux caprices du magistrat. Les Églises plus que toute autre institution, plus encore que tout individu qu'elles condamnent d'agir ainsi, ont tenu cette conduite tout au long de leur histoire. Pourquoi alors faudrait il les croire? Un jour prochain, elles déclareront valide ce qu'elles ont condamné et condamneront ce qu'elles avaient naguère approuvé. Un acte comme la relation sexuelle est considéré mauvais par l’Église avant qu'elle ne le bonifie par un rite, le mariage. On passe arbitrairement du défendu au permis, alors que c'est toujours le même acte avant ou après. (Autrefois, toucher l'hostie était un sacrilège, aujourd'hui tout communiant la touche. C'est le même acte, puisque toucher avec sa langue ou avec sa main, c'est toujours toucher.) Est-ce que l'amour entre amants serait ainsi défendu la veille et permis après? Et quelle partie de l'amour, un toucher, un regard lascif, un baiser? (La danse était péché mortel dans ma jeunesse!) Comme si l'acte sexuel se séparait de l'ensemble d'un élan d'amour, comme s'il était une chose en soi!
Voilà où mène la croyance infantile aux tabous, aux rites et aux clergés. L'Église pourrait aussi bien, sous peine de péché mortel, défendre aux banques de prêter de l'argent à intérêt. Tu peux rire, cela était la pratique jusqu'au seizième siècle! Quand l'arbitraire règne, c'est l'abus. Or, ces jeunes qui connaissent l'amour hors mariage sont souvent engagés dans une relation profonde. Ils veulent croître en amour, réaliser un bonheur. «Mais cet accouplement hors mariage, diras tu, n'est‑ce pas la porte ouverte à tous les abus?». Tu veux sans doute parler d'abus sexuels, échanges de couples, infidélités, etc.? Mais que penses tu que font les gens mariés? As‑tu vu ‘’Le Déclin de l'Empire Américain’’? Je peux te dire qu'après des années de sacerdoce et des centaines de rencontres avec des couples, que les abus que tu crains se trouvent plus dans le mariage qu'en dehors. Je trouve au contraire que ces expériences de vie à deux comme apprentissage mutuel de l'amour sont essentielles pour atteindre une plus grande maturation, avant de s'engager dans la fondation d'une famille. Et si la tentation est grande d'être infidèle (parce qu'il n'y a pas de garde-fou) ou de rompre dès que ça fait mal, ce sont des obstacles et des épreuves qui trempent les caractères, et tôt ou tard, à la suite de profondes souffrances, on pourra retrouver l'équilibre. Ceux qui veulent construire une vie à deux et la maintenir vivante, devront «accorder chaque jour leur violon», ce qu'un contrat de mariage n'oblige pas à faire, hélas. Pour le grand nombre d'époux qui n'avaient pas la maturité voulue pour «entrer en mariage», le contrat est devenu une béquille extérieure, la charpente n'est pas en eux mais en dehors, comme chez les invertébrés. «Oui, mais le fait de ne pas avoir d’enfants ne rend‑il pas irresponsable l'amour libre hors mariage?» À première vue, si. On serait tenté de considérer l'union hors mariage comme fuyant cette responsabilité. Mais il y a peut-être du bon à ne pas avoir d'enfants tout de suite, après tout, le but de la vie n'est pas de réussir un couple mais de réussir à aimer et dans ce contexte, le but du couple n'est pas tout d'abord de produire des enfants mais de vivre un amour, d’apprendre à aimer. Les enfants peuvent en être le produit mais ce n’est pas prérequis et ce n'est même pas une garantie. Si tu dis que c'est essentiel pour créer un bon couple, comment alors expliquer tant de divorces chez des couples avec enfants? Je pense qu'il faudrait plutôt que chacun des partenaires engagés dans l'aventure amoureuse apprenne tout d'abord à s'aimer lui‑même. Et à travers l'autre, tous deux pourraient avant d'avoir des enfants, apprendre également à sortir d'eux-mêmes, à manifester leur affection, à vivre l'amour‑passion (qui est un amour «adolescent»). La femme apprendrait à l'homme à reconnaître son propre féminin et l'homme ferait l'inverse chez la femme. Je n'encouragerais pas à avoir des enfants avant que les personnes impliquées n'aient appris (avec le partenaire actuel ou après la connaissance de partenaires différents) à s'aimer comme il faut, et surtout à se libérer de toute culpabilité. Je verrais ces expériences comme autant d'étapes évolutives vers l'âge adulte, qui serait l'état naturel du parent. Je disais que l'amour‑passion est «adolescent» et pas mûr pour assumer la responsabilité d' élever des enfants. C'est qu'il y a selon moi une différence profonde entre l'aventure amoureuse et la fonction parentale. Dans l'Inde classique, cette distinction est clairement indiquée par les quatre étapes de la vie (appelées ashram). La première est consacrée à l'étude, la deuxième au plaisir, où toutes les formes de plaisir doivent être explorées. Lorsque cela est fait, on se tourne vers la responsabilité (fondation d'une famille), pour enfin se consacrer à la recherche du Moi supérieur dans un monastère ou en forêt. Mais ce qui est le plus éclairant pour nous, c'est qu'en passant de I' étape du plaisir à celle de la responsabilité, les amants deviennent des parents, ils ne sont plus tournés l'un vers l'autre mais vers les enfants. lis doivent avoir satisfait suffisamment leurs besoins d’amants pour passer à l'autre étape. En d'autres mots, ils doivent passer de l'adolescence à l'âge adulte. Arnaud Desjardins présente semblablement les objectifs des quatre étapes de la vie : enfant ‑ moi; adolescent ‑ moi et les autres; adulte ‑ les autres et moi; sage ‑ les autres. Je crois que l'amour passe par trois (ou quatre) phases principales, comme la vie. L’enfance, c’est le temps de la fusion heureuse avec le monde de la mère, avec la terre, avec les entités de l'au-delà. avec les vies antérieures, avec toute la fête de la vie. C'est l'enthousiasme de la découverte. Une grande fascination, une grande exaltation. C'est le oui au monde, le oui que la vie prononce par nous. Première phase. Puis vient la phase du non, du rejet de la déception, de l'échec, de la violence et du mal. Mais aussi le temps de la découverte de l'autre, de la différence, l’apprentissage de l'autonomie et de la liberté individuelle. C'est l'adolescence, qui se prolonge souvent au-delà de ses limites prévues. Et si l'on progresse constamment en assimilant bien ses leçons, on débouche sur la troisième phase, où on intègre les deux premières, le oui malgré le non, mais pas sans le non. La crédulité malgré l'incrédulité, la confiance malgré la méfiance, l'amour malgré la peur, mais pas sans la traversée des deux premières. Or dans l'apprentissage de l'amour, le mouvement est semblable, le coup de foudre, la déception, puis l'amour mûr ou adulte, si on a le courage de s'y rendre. En réalité, l'amour-passion qui cumule à la fois le sexuel et l'émotif, est la phase infantile adolescente de l'amour. Et c'est cette double phase qu'il faudrait régler avant d'entreprendre la troisième, autrement on passera sa vie de parent à régler les problèmes non résolus des phases précédentes, sur le dos des enfants. En quittant le monde de nos propres parents, nous ne sommes pas automatiquement devenus adultes. Nous avons longtemps cherché à retrouver le monde protégé et ouaté du nid parental. Nous avons même perçu nos partenaires comme des parents. Il y a en nous beaucoup d'habitudes, de matrices, de conditionnements infantiles et de dépendance que souvent nous tâchons de maintenir, sinon de renforcer, au lieu de les abolir. Je dirais qu'aussi longtemps qu'on est polarisé par le sexe et la passion, on n'a pas encore atteint la responsabilité, l'autonomie, la maturité de l'adulte. Et, par conséquent, on n'est pas mûr pour élever des enfants, n'ayant pas fait soi-même sa propre éducation, c'est‑à‑dire (comme l'indique le mot éducation), ne s'étant pas soi-même sorti de ses attitudes infantiles et adolescentes. La nature nous donne la capacité physique d'engendrer (spermes, ovules) bien avant que nous ayons la capacité d'en assumer la responsabilité. Car la maturité comprend bien plus que le physique. Je serais donc en faveur de l'expérience de l'amour chez les jeunes adolescents. Qu'ils en aient des expériences avant de vouloir et de pouvoir élever une famille. Ils pourraient les commencer, comme ils le font actuellement, du reste, dès les douze ans, si bien qu'arrivés à 25‑30 ans, ils seraient capables d'assumer des responsabilités éducatives, puisqu'ils auraient normalement débouché sur l'amour-tendresse qui est la phase de l'amour qui permet enfin de se tourner vers les autres sans domination ni possessivité. Il serait sot de croire que parce qu'une majorité condamne une action, celle-ci ne sera pas posée. On a connu l'exemple de la prohibition de l'alcool, mais on refuse d'en apprendre la leçon. Il faudrait du reste appliquer cette expérience à toute drogue. Le jour où on sera libre de se procurer toutes les drogues au comptoir, brevetées et contrôlées, et non plus frelatées et dégradées comme elles le sont dans les ruelles, on commencera à comprendre que la vraie éducation, la vraie liberté, la vraie maturité ne s'acquièrent que par le choix et la capacité de se tromper. Après tout, les fusils sont en vente chez les armuriers et bien que les fusils soient toujours utilisés à des fins destructrices, alors que les drogues peuvent aussi guérir, on laisse la population se procurer librement ces instruments de mort. Ainsi, les jeunes pratiquent librement le sexe (ou la drogue) et ce n'est pas en les leur défendant qu'on va y changer quoi que ce soit. Car ceux qui en veulent en trouveront toujours. Il faut, je pense, considérer la situation comme un fait et partir de là pour en faire un instrument d’éducation, de prise en charge de soi-même, un instrument de croissance. Tout comme on fait avec l'alcool que chacun peut se procurer sans qu'on fasse contrôle de son usage. On accepte d'avance le risque de l'alcoolisme. (On sent que les autorités ne sont pas honnêtes en ce domaine. Les drogues auxquelles elles sont attachées leur enlève l'objectivité.) Donc, pour revenir à ta question. «peut‑on vivre avec un ami lors même qu'on n'est pas marié», je dirais tout d'abord, aimez‑vous, écoutez votre cœur. Fais un choix entre ta conscience et les autorités. Peut-être qu'on arrivera un jour à une vraie démocratie, à un vrai respect de l'autonomie individuelle, au point que les couples s'uniront comme ils l'entendent et auront des enfants de ces unions, qui seront les uns et les autres légitimes, puisqu'il n'y aura plus de mariage mais seulement de l'amour. Le mariage est un vestige des temps où on imposait croyances et coutumes au nom de principes déclarés suprêmes. Que le besoin de fidélité soit ressenti au cœur de chacun, je le reconnais, mais que ce soit celui d'une fidélité qui vient de l'amour et non d'un contrat, d'une coutume ou d'une croyance. Durant cet âge de conscience que nous sommes à la veille d'intégrer, chacun sera assez adulte pour assumer cette fidélité sans avoir besoin d'autre garde‑fou que son propre cœur. |