|
Renaître de ses cendres |
|
Page 2/2 |
|
Le divin, c'est autant ce que nous ne voulons pas que ce que nous voulons, autant ce que nous n'aimons pas que ce que nous aimons, autant ce que nous refoulons que ce que nous exprimons et acceptons allègrement. Notre conception de Dieu est boiteuse.
On s'est fait d'un côté un Dieu-gâteau, le bon Dieu, le petit Jésus, et de l'autre un Dieu juge qui nous attend avec sa matraque et que l'on sépare du premier. Mais supposons qu'ils n'en fassent qu'un, dont le côté négatif soit ce que nous avons appelé le diable. Nous avons enlevé à Dieu une part essentielle et, par le fait même, c'est à nous que nous avons enlevé cette part, c'est à l'humanité complète, pensant que le Bonheur, c'était l'absence de Mal, de Souffrance, de Vide et de Ténèbres. Dieu n'est pas séparable de son ombre, pas plus que nous, qui sommes à son image ne pouvons nous comprendre et être complets que si nous embrassons notre ombre, notre démon, notre bête, nos forces obscures négatives et terrifiantes, c'est-à-dire le mal en nous. En fait Dieu, c'est tout ce que nous sommes, de bon et de mauvais. Car le mal que nous condamnons en nous-mêmes, c'est le "mal" que nous projetons sur Dieu. C'est toujours notre création, c'est chez nous le refus d'accepter la totalité de ce que nous sommes.
Tout le monde connaît les cendres. Lorsque nous atteignons trente-cinq ans, nos rêves tournent aux cendres, tout comme nos résolutions, nos régimes alimentaires, nos chanteurs de charme et nos romans préférés. Nous craignons même que nos nouvelles amours finissent en cendres. Mais il est essentiel d'y passer. C'est une initiation fondamentale, c'est-à-dire une étape qui nous rend plus humains, qui nous permet de nous accomplir davantage. Si un homme n'expérimente pas cette diminution, il va garder sa prétention et toujours s'identifier à tout ce qui est exalté chez lui, son pouvoir sexuel, son quotient intellectuel, son refus de s'engager, son quant-à-soi, sa dépendance. L'homme obsédé par l'or n'a pas encore tenu de cendres dans ses mains. En réalité, les cendres, comme tout mal, ne doivent pas être considérées comme un échec mais comme une chance. C'est une occasion de grandir, de devenir complet, de trouver sa vraie force. Franklin Roosevelt a trouvé ses cendres dans sa polio, Anouar al-Sadate dans sa prison, Soljenitsyne dans son goulag. John Steibeck et William Faulkner, dans la pauvreté de la dépression. Il y a aussi la liste interminable des victimes du sida, du cancer, de l'alcoolisme, de la sclérose en plaques, et des enfants atteints de leucémie. Tous, ils tâchent de renaître de leurs cendres.
Les Américains, en tant que peuple, ont connu leurs cendres au Viêt-nam et dans le soulèvements des Noir en Alabama, mais ils n'ont pas encore reconnu leur racisme radical, leur dépendance de la drogue, leur violence institutionnalisée, l'échec de leur éducation et leur dette nationale. De leur côté, les communistes de l'Est ont connu soixante-quinze années de cendres, et leurs victimes par millions ont connu les leurs en Sibérie et dans les hôpitaux psychiatriques, mais rien ne garantit que cela ne se reproduira pas. Peut-être qu'ils n'ont pas encore atteint le fond de leur nuit? |
|
Placide Gaboury |