LA SOLITUDE D’UNE VIEPlacide Gaboury
J’aurai vécu seul pendant toute ma vie. La solitude y a pris toutes les teintes et toutes les intensités, mais elle n’a jamais cessé d’accompagner la croissance du Cœur ni empêché que celle-ci ne se fasse. La maladiePendant l’enfance, j’ai été affligé d’un asthme bronchique qui rendait la respiration extrêmement laborieuse et souffrante. Et même si cette maladie n’apparaissait que périodiquement – surtout du printemps à l’automne, quand le pollen des fleurs, les semences d’herbes et les fruits minuscules de plantes sauvages flottaient librement dans l’air des plaines, elle m’a tout de même cloué au lit durant des semaines d’affilée, depuis l’âge de 6 ans jusqu’à 21 ans. (Peut-être que la cause de ce malaise, en plus de l’allergie aux pollens, était ma réaction à une impression de rejet, ou peut-être que j’avais inconsciemment embrassé la solitude comme moyen de me libérer un jour de celle-ci?). Toujours est-il qu’au dire de mes frères et sœurs, j’étais un enfant plaignard qui irritait constamment l’ensemble de la famille. Autant que je me souvienne, je ne me sentais pas désiré. Je me sentais de trop. Mais ce sentiment qui meublait ma solitude n’était pas dû uniquement à la maladie. Il était sans doute accentué par la présence du dernier de la famille, le frère qui me suivait et qui me portait ombrage. Car il était beau avec ses boucles dorées et ses yeux de pervenche, il avait tous les talents et trônait à table sur sa petite chaise haute entre maman et papa dont il recevait toutes les attentions, alors que moi, détrôné, j’étais tapis dans le coin opposé, entre l’aîné et le papa qui m’ignorait tout simplement. Sans doute qu’à l’époque où j’étais le bébé, j’ai dû me sentir déclassé par l’apparition de ce ¨petit prince¨, et bien que ma jalousie à son égard ait été larvée, je me souviens qu’à 8 ans, j’ai tenté, lors d’une petite altercation, de le tuer au moyen d’un gros bâton. Toute la frustration qui s’était accumulée en moi par réaction à ¨l’usurpateur¨ allait enfin éclater ouvertement. Mais cela ne m’avait pas guéri de ma solitude ni de mon asthme, car ce n’était pas le fait qu’un autre soit plus aimé que moi qui me dérangeait, mais que moi je ne sois pas aimé.
Toutefois, si je vivais de solitude, je n’étais pas vraiment coupé de la famille. Nous étions 11 enfants et ma mère qui en avait plein les bras prodiguait son attention à chacun selon ses moyens. Et même si pendant les longues périodes de maladie je dormais à l’étage, sans recevoir de visite sauf pour une potion, un bouillon ou une crème anglaise que m’apportait ma mère entre deux brassées de lavage, il reste que je n’étais pas comme tel isolé, puisque j’entendais le chahut de la maisonnée et des gens qui s’affairaient à leurs tâches journalières. Ces bruits me rappelaient la Vie. (Mais en revanche, ce qui creusait l’ennui et la mélancolie, c’était le bourdonnement continuel de la ligne téléphonique fixée au mur auquel mon lit était adossé. Cette sonorité monotone et feutrée, tout comme le triste plafond de plâtre devenu gris, créaient autour de moi et en moi un vaste champ de solitude. Il n’y avait pas de musique pendant que j’étais allongé par la maladie, pas même un chant murmuré.) Toutefois, avec le recul de 60 ans, je vois que pendant mon enfance, j’ai vécu dans la solitude plutôt que dans l’isolement. Car je n’étais pas physiquement rejeté ou mis à l’écart, ce qui serait pour moi une définition de l’isolement. En revanche, j’étais psychologiquement à l’écart, je me sentais en dehors, seul. Autrement dit, je vivais l’état intérieur (subjectif) de celui qui se sent séparé des autres (par nostalgie, ennui, manque ou rejet) et qui en souffre secrètement. J’interprétais cet état comme étant dû à une incompréhension de la part des autres, mais en réalité, il était dû à mes propres réactions émotives. Alors que l’isolement serait l’état physique (objectif) d’une personne séparée des autres, placée dans un lieu à l’écart, en revanche la solitude évoquerait un sentiment, une réaction vis-à-vis des autres et de leur ¨éloignement¨, de ces autres dont on attend de la tendresse, de l’attention ou simplement de la présence. L’absence de confiancePendant toute l’adolescence et bien après avoir atteint l’âge adulte, j’ai vécu dans une complète absence de confiance. La solitude créée par l’asthme était magnifiée par le manque total de confiance en moi. Comme je n’étais pas doué pour les sports, à cause de mon absence périodique des activités scolaires, je me sentais forcément diminué aux yeux des élèves. Même si je réussisais bien aux études, une fois que je rentrais à la ferme du père, j’étais brutalement confronté à mes incapacités physiques et manuelles. Mon père était un excellent fermier, mais il ne savait pas déléguer ses pouvoirs. De ses 7 garçons, aucun n’a repris son métier. Et comme j’étais moins qu’un homme à ses yeux, étant donné que selon lui je me rendais malade par paresse, il n’y avait entre nous aucun terrain d’entente. Très souvent, il me ridiculisait devant les autres en faisant remarquer ma gaucherie et mon manque complet d’habileté aux travaux de la ferme. Il faisait même rire ses autres fils sur le dos de mes maladresses. Au temps de la fenaison, il m’envoyait avec mon frère entasser le foin dans le grenier, pendant que montaient les abondantes ¨fourchetées¨ et que le grenier se remplissait de poussière. J’étouffais copieusement et cela déclenchait souvent des crises d’asthme. Puis, un jour, en ma présence, mon père poussa l’humiliation jusqu’à vouloir convaincre ma mère que je serais incapable de conduire 4 chevaux traînant une herse – une des fonctions les plus simples à accomplir pour un cultivateur de l’époque. J’en sortis complètement défait, au point que je n’ai pu retrouver ma confiance avant une trentaine d’années.
Le manque de confiance en soi est une des formes de solitude les plus difficiles à vivre. Cette absence de confiance avait créé un repliement chronique. J’étais divisé contre moi-même, terrifié de paraître en public, de parler devant la classe, de chanter ou de jouer du piano devant la ¨visite¨. Toute parution en public me glaçait. Il n’y a que dans les matières de classe où je pouvais me perdre sans pouvoir être rejoint ou atteint par les autres. (C’était là seulement que ma solitude se perdait dans une plénitude.) C’est justement au moyen des études que j’ai pu lentement reprendre confiance en moi. J’en faisais un instrument de revanche contre mon père. Étant donné que je ne pouvais être son égal au plan physique et que j’étais tout à fait indigne de sa confiance, j’allais exceller aux travaux de l’esprit et même l’humilier autant que je le pouvais de son ignorance et de son peu de culture. La colère, la haine, le mépris que je nourrissais à l’égard du père allaient être vengés par une supériorité intellectuelle! Ce serait, pensais-je, ma façon de sortir de moi-même, de me réaliser. (Mais inconsciemment, ce qui me motivait, c’était encore et toujours le besoin d’être approuvé, admiré, aimé d’une figure parentale. Le conflit avec l’autoritéLorsque mon père mourut, j’avais 18 ans. C’était pour moi un évènement libérateur. Le père parti, j’étais plus souvent avec ma mère qui s’était rapprochée de moi : je retrouvais un peu de cette attention qu’on m’avait ¨usurpée¨. Mais cette accalmie n’allait pas durer, j’entrais chez les jésuites à 21 ans. Sans m’en apercevoir, je me précipitais dans la gueule du loup : j’étais livré à une organisation religieuse dont l’axe central était l’obéissance, c’est-à-dire la soumission à l’autorité. Du reste, les supérieurs s’appelaient ¨mon père¨ et j’ai vite compris que je ne m’en tirerais pas si facilement avec l’autorité. J’ai vu clairement que l’on ne peut fuir son passé ni soi-même. Par conséquent, pendant ces 34 ans, j’ai dû confronter à la fois mon manque de confiance, ma solitude et mon conflit avec l’autorité.
Pendant longtemps, j’ai connu la vie en communauté. Mais c’est peut-être là que j’ai rencontré la plus grande solitude. Même si la communauté passait de longs moments ensemble à ¨fraterniser¨, comme on disait, chacun retournait éventuellement dans sa chambre, qui était pour plusieurs un refuge contre la solitude ou une fuite de la communauté, de la communion avec les autres. En effet, si pendant la récréation il y avait eu une chaude discussion sur un sujet brûlant – la politique, la religion, la morale ou même les sports – chacun rentrait dans sa chambre dès que montaient les éclats de voix et les tensions. On évitait à tout prix l’expression complète de ses émotions. Ainsi, personne n’arrivait à se confronter à l’autre, puisque personne ne se donnait l’occasion de se connaître lui-même dans un moment de passion et d’émotivité excessive. Chacun s’enfermait chez soi, pour y chercher une solitude (perçue comme une consolation, puisque la mise à jour des émotions cachées avait été évitée) ou encore pour fuir la solitude, en retrouvant son cocon, ses bibelots, ses occupations préférées. Dans les deux cas, on vivait enfermé en soi-même, ce qui décrit bien une personne qui se sent seule. Or, être enfermé en soi-même ou prisonnier de soi, ce n’est pas vivre dans le bonheur ou la paix, mais dans la guerre intérieure. S’enfermer en soi, c’est refuser autant de communiquer avec soi-même qu’avec le monde extérieur (qui est du reste toujours en nous). C’est ne pas vouloir visiter ses bas-fonds et apprendre à se réconcilier avec son passé, avec son vécu. C’est ne pas s’accorder pleinement avec toute sa vie, c’est-à-dire avec la totalité de ce que l’on est. Être enfermé sur soi, c’est vivre déchiré, sans amour. Cela est fort semblable à une absence de confiance en soi. Le besoin d’être aiméOr, le fait de reprendre confiance en soi, c’est entrer en relation d’amitié avec soi-même, c’est découvrir sa propre autorité intérieure, sa valeur et ses valeurs, son unicité, son autonomie. Retrouver sa confiance, c’est cesser de vivre soumis aux autres, surtout aux autorités extérieures. En apprenant donc à m’accepter, j’apprenais du même coup à voir juste, je cessais de vivre dans le rêve, l’idéal, la croyance, l’attente. J’étais plus ouvert aux faits, à la réalité, à ce qui existait ou qui se passait dans la Vie sans référence à moi-même. Mais cette montée de la confiance ne pouvait seule me libérer de ma solitude. Il fallait aller au cœur du problème.
Toute cette démarche pour me valoriser, pour me passer des autres, pour ¨réaliser mon potentiel¨, demeurait sans pouvoir sur la dépendance affective. Comme il y avait eu un très profond manque de confiance en soi, (c’est-à-dire d’amour de soi), toute forme de relation avec autrui était grevée par une affectivité passive, une attente chronique d’un ¨sauveur¨ extérieur. J’avais toujours besoin d’être aimé. Je voulais cela par-dessus tout, c’était même derrière tous les efforts que je faisais pour mousser ma valeur intellectuelle. Je ne voulais pas tout d’abord que l’on aime mes livres ou mes idées, je voulais que l’on m’aime, moi. Si bien qu’à partir de l’époque où je sentais que la vie en groupe allait s’achever, je commençai à chercher fiévreusement l’âme-sœur, c’est-à-dire la personne idéale, celle qui allait remplir mes attentes et mes désirs, qui allait me donner le bonheur. Car ce que j’avais toujours cherché depuis que le cadet de la famille avait ¨usurpé¨ ma place, c’était d’être aimé par maman ou une figure parentale qui comblerait mon vide intérieur. Peut-être même que toute ma recherche intérieure pour apprendre à me connaître et à me libérer de la prison du moi – toutes les sessions de méditation, toutes les lectures et les rencontres avec des sages – ce n’était finalement qu’une expression de ce murmure profond qui disait ¨maman, aime-moi¨, ¨quelqu’un, aime-moi¨, ¨m’aimes-tu ? ¨, ¨j’ai besoin de toi, ne me laisse pas, seul je suis perdu¨. Et la Divinité ou l’Être ou la Présence éternelle que je voulais atteindre et en laquelle je voulais me perdre, c’était en réalité la maman universelle. C’était cela la racine, la cause et la source de ma solitude : je voulais être de nouvau uni à la Totalité. C’était toujours le moi qui appelait. Mais je voulais aller trop vite. Je sautais une étape. Plus qu’une étape, une condition fondamentale. |