Le suicide réel ce n'est pas tout d'abord se donner la mort physique, c'est se rendre coupable, entretenir le remords, c'est se condamner, car celui qui ne se pardonne pas est fermé à la vie. C'est peut-être cela le péché qu'on appelait péché contre l'Esprit. C'est ce qui en nous refuse de croire au pardon, à la bonté, c'est ce qui tue la confiance, l'ouverture à une autre possibilité. Et quand on ne se pardonne pas, on devient intouchable, impénétrable, pétrifié. On cale au fond comme une pierre. Il ne suffit pas d'aller voir le curé pour en obtenir l'absolution. Car si j'en sors en me sentant encore coupable, en m'en voulant mortellement, il n'y a rien de changé, on ajoute seulement l'illusion de se croire lavé.

 

C'est nous-mêmes seuls qui pouvons nous absoudre et personne ne peut prendre en main notre vie. Il y a en nous une capacité de nous comprendre sans nous juger. Enfants, nous étions ainsi, pas d'intellect analytique qui nous coupe de la vie, qui se faufile entre nous et la nature, entre nous et nos actes, mais une continuité sans coupure. On était entiers, directs et unis à l'univers comme l'oxygène fait un avec notre corps, comme le poisson avec l'eau. Cette capacité de nous aimer au-delà de l'analyse et de la critique, de nous aimer sans juger, sans condamner, ne se perd jamais, puisque tout ce qui a été vécu demeure enregistré en nous, et davantage à mesure qu'on se rapproche de la naissance et de la conception.

 

Justement, il y a une présence en nous qui est à la fois maternelle et paternelle. C'est ce qui s'appelle le Coeur. Cela précède tout en nous. C'est la matrice(mère) et le pattern(père) initial, la semence du grand arbre qu'on est appelé à devenir. Cette double dimension n'est évidemment pas affaire de sexe, ce sont des forces créatrices de source, la racine de toutes nos possibilités qui est à la fois compatissante et énergisante, consolante et dynamique. Il y a la mère en nous. La divine capacité de nous pardonner, de dépasser ce qu'on voit comme inacceptable ou inadmissible, comme une tare ou un traumatisme impossible à regarder en face. Comme dans une maison à chambres multiples, celles qu'on n'ose pas regarder comme celles où Barbe-Bleue cachait ses cadavres et ses remord. Il y a des chambres en nous qu'on refuse d'ouvrir, de regarder, même de reconnaître, tellement ça pue, ça répugne, ça fait mal. Les viols et les rejets d'enfance, les abandons, les meurtrissures corporelles, les incestes, la toile d'araignée d'une mère poule ou d'un père coq, tout ce qu'il vaut mieux oublier et qu'on s'est rendu incapable de se rappeler parce que ça faisait trop mal. Ou encore, tout ce qu'on ne veut pas oublier parce qu'en gardant en mémoire le visage du violeur, on le punit, on le brûle au fer rouge de sa haine, on en prolonge la vengeance.

 

Eh bien, oui, il y a la compréhension maternelle, le Coeur qui embrasse les blessures et les déchéances, qui accueille sans restriction et sans jugement, qui dit: "Je te pardonne, je t'aime comme tu es, je suis content de toi. Ce que tu as mal fait t'a servi de leçon, tu n'as pas à gagner mon approbation ou mon amour, je t'aime sans condition". Ce n'est pas le petit moi peureux, méfiant et analytique qui sait pardonner, il ne sait que critiquer, refuser et comparer. Il se tient toujours en dehors et c'est cela son malheur. Il reste en dehors de tout, et croit par conséquent que tout est en dehors de lui, qu'il est séparé de tout et que pour rentrer en tout, il doit se l'approprier, l'obtenir de force, l'assujettir ou le consommer. Il se voit en état de séparation complète par rapport à sa source. Il ne reconnaît pas le Coeur. Il ne sait pas pardonner. Il reste dans la conscience du mal, des oppositions, des conflits insolubles, des intransigeances.

 

C'est l'aspect qui en nous est poussé à chercher le but de la vie, qui accumule expériences et leçons parmi toutes sortes d'épreuves, de difficultés, d'essais et d'erreurs. C'est ce qui fait sauter le coureur dans la course à obstacles, ce qui le fait sauter plus haut que l'obstacle, ce qui le fait avancer non pas malgré l'obstacle mais grâce à lui. C'est le courage d'être et de faire une somme positive avec tous ces chiffres négatifs accumulés. C'est l'histoire des détours permis par le père qui, à travers nos essais et erreurs apprend dans une chair humaine comment entrer en contact avec toutes choses, comment devenir toutes choses terrestres, comment communiquer avec tout en ce monde. L'esprit en nous, avant de prendre corps, est communicatif, il est essentiellement en communication, sans barrière, sans obstacle. Mais en prenant corps il se trouve enfermé, emprisonné et s'il refoule les émotions, il s'enferme à double tour, il devient une espèce d'autiste.

 

Ce n'est pas

 

le petit moi peureux,

 

méfiant et analytique

 

 qui sait pardonner

Le pardon

Placide Gaboury

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