Si on n’a pas connu le désespoir, on ne comprend pas la vie. On ne peut vivre en profondeur. Peut-être même qu’on ne peut aimer vraiment. Le désespoir creuse la confiance, comme un buldozer qui prépare les fondations d’une maison. C’est la profondeur du désespoir qui permet ensuite de dire un oui sans condition.

 

Le désespoir, le découragement, l’expérience d’être vidé, d’être rendu à bout, de ne plus pouvoir avancer, de vouloir mourir, font découvrir la dimension la plus importante de notre être. Sur terre, on ne comprend souvent la lumière qu,à travers l’ombre, qu’après avoir traversé l’ombre. Ce n’est pas par hasard que les alcooliques réformés n’ont pu changer qu’après avoir atteint les bas-fonds. Il y a en nous un vide, une faiblesse-limite, un manque de courage, une paresse, une démission. Ces choses-là peuvent être vécues plusieurs fois durant nos vies. Il y a des soirs où je voudrais simplement que ça finisse. Je voudrais ne plus m’éveiller. La vie, c’est trop, il y a trop de choses d’un seul coup. Il y a trop de peine, trop d’épreuves, trop de mal. On ne veut plus avancer, on veut disparaître. Oui, il y des soirs où ça m’arrive. Il y a des fois en me couchant où je me dis : « j’espère que c’est la dernière nuit, j’espère partir cette fois-ci », mais évidemment ça n’arrive jamais au moment où on le voudrait !

 

Je sens vaguement dans cette réaction que c’est trouble, que ce n’est pas quelque chose de sain ou de correct. Je sens qu’en disant que je suis désespéré, déprimé, fini, cela imprime l’idée encore plus profondément, comme si ça me paralysait. Je sens qu’il y a au fond de moi quelque chose qui regarde tout cela sans rien dire, ne me le permettant, sans me juger et sans désespérer.

 

Et une fois que le pire est passé je dis : « Que ta volonté soit faite ». Je ne le dis pas avec enthousiasme ni avec grande conviction, mais je le dis. Cela n’empêche pas les larmes. On peut très bien consentir à l’épreuve en pleurant comme une fontaine. On ne peut empêcher la peine, même si le cœur dit oui à l’épreuve. Quand on est à l’hôpital, après une opération sérieuse, la douleur peut être si atroce que l’on ne veut plus parler à personne. On est un peu comme un animal quand il s’agit de la souffrance, on souffre seul comme on naît et meurt seul. Et pendant que cela dure, moi le patient je ne peux rien. Du reste, je ne suis par forcément touché par les prières ou les bonnes pensées des autres, car de mon point de vue cela n’empêche pas ma souffrance. Je suis même un peu agacé, écoeuré par tous ces beaux sentiments et je préférerais que le visiteur raconte ses désespoirs, cela la rapprocherait de moi. Ou tout simplement qu’il garde la silence.

 

Mais quand il arrive un répit, je commence à me demander pourquoi je suis là, et comment j’ai fait pour me donner cette souffrance. Car c’est bien moi qui me fais souffrir, surtout quand il s’agit de maladie. Quand on est au creux de la souffrance la plus aigue, il est difficile de l’accepter. Ce qu’on veut plutôt, c’est en être délivré. Peut-être qu’il s’agit seulement de la vivre à fond. Peut-être que c’est cela l’accepter. Accepter qu’elle nous traverse de fond en comble. On ne dépasse que ce que l’on endure. Peut-être que la leçon de la souffrance ne sera comprise qu’en en sortant. Il y a un temps pour souffrir de nos excès et un autre pour apprendre les leçons que cette souffrance contient. Les deux ne sont pas obligatoirement simultanés. Mais c’est quand on a compris pourquoi on a eu cette souffrance ou cette maladie que l’expérience devient un gain, un enrichissement.

Le désespoir

 

Il y a un temps

pour souffrir

de nos excès

et un autre

pour apprendre

les leçons que cette souffrance contient

Placide Gaboury

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