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Nous aimerions une vie sans souffrance du bonheur continuel, sans aucun malheur. Paix sans guerre, beauté sans laideur, richesse sans pauvreté, santé sans maladie, vie sans mort. Mais si on y pense juste un peu, on remarquera que le haut n'existe que parce qu'il y a un bas, que le long n'existe que par rapport au court, le proche par rapport au lointain, le positif par rapport au négatif.
Notre vie refuse d'intégrer ce qui ne plaît pas. Mais peut-il y avoir une vie sans à la fois bonheur et malheur, pour et contre, perte et gain, lumière et ténèbres? Si l'on n'a pas à la fois le positif et le négatif, il n'y a pas d'électricité. Sans un acheteur et un vendeur, il n'y a pas de commerce. Sans l'action, le repos n'a pas de sens. Tout objet existe par rapport à un fond de scène. En cette vie, tout existe par contraste, la nuit par rapport au jour, le froid par rapport au chaud, le lent par rapport au vif. En occident, on a tendance à concevoir le bonheur comme un ciel bleu sans nuage.
Dans les année 50, une chanson américaine avait bien fixé cette philosophie: "Accentuez le positif, éliminez le négatif, n'ayez rien à voir avec l'entre-deux". Eh bien, c'est justement ce qui rend si contradictoire la fameuse poursuite du bonheur inscrite dans la constitution américaine comme le droit de chaque citoyen. En poursuivant le bonheur comme le contraire du malheur, on accentue tout d'abord celui-ci en le rendant plus évident, et de plus, on confesse qu'on n'est pas présentement heureux, qu'on est dans le malheur aussi longtemps précisément qu'on cherche ce fameux bonheur qui fuit comme l'horizon. En revanche, l'Oriental perçoit que ce sont les oppositions que l'on crée entre les aspects de la vie et des choses qui rendent la paix impossible et la vie si difficile. La vie pour lui est simplement un moiré indéchirable de blanc et de noir, de nuit et de lumière, de plaisir et de peine, de perte et de gain.
La vie est une trame de contraires, une danse de partenaires inséparables. Vouloir les séparer pour n'en conserver qu'un, ce serait arrêter la danse, arrêter la vie. Rappelons-nous, pas d'électricité sans à la fois le positif et le négatif. Chaque plaisir se joue sur un fond de scène d'angoisse qui appelle la fin du plaisir, car même une nuit de sexe le plus pâmé s'achève dans l'hébétude ou l'écoeurement, tout comme une bouffe excessive. L'amant le plus adoré peut être perdu un jour, il peut trahir, mourir ou être blessé. Rien ne dure, rien ne demeure, rien n'est fixé ni possédé.
Dès qu'on pense attraction on entend répulsion. Si le corps aime la chaleur, il répugne à l'excès de chaleur ou à son contraire. Dès que notre conscience s'est éveillée à une attraction, dans le sens des émotions ou des idées, elle a par le fait même créé la notion d'une répulsion. C'est notre acharnement à séparer chaque chose de son contraire qui rend la vie pénible. Aussi longtemps que notre mental séparera les aspects inséparables de la vie, il y aura déchirement, douleur et conflit, car rien n'existe de tel dans la nature, où il n'y a pas de vraies et de fausses grenouilles, ni des arbres moraux et immoraux, ni des formes belles ou laides. Il n'y a que des êtres variés, point.
En revanche, l'homme occidental vit comme s'il existait vraiment deux choses qu'on appelle le bon et le mauvais, la peine et le plaisir, le désirable et l'indésirable. La vie par opposition à la mort. Et il essayera d'extirper le plaisir de la peine, afin de n'avoir plus que lui. En cherchant ce qu'on appelle bonheur, on évoque le malheur, qui sont les deux côtés d'une seule médaille. Les Orientaux disent qu'il n'est pas question de chercher le bonheur, mais de dire oui à la vie, de tout expérimenter, de tout savourer. Qu'il n'est pas question de rien chercher, mais de dire oui. Qu'il n'est pas question non plus de rien regretter, mais de dire oui, un oui qui embrasse les deux côtés de l'être, les deux opposés perçus en toute chose, en tout événement, un oui qui nous fait un avec ce qui arrive, et non plus déchiré, séparé, coupé, malheureux. Il faudra apprendre à aimer l'état imparfait des choses humaines. |

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Il faudra apprendre à aimer l'état imparfait des choses humaines
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Placide Gaboury |
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Bonheur & malheur |