Comme tout le monde, je me suis ennuyé dans ma vie. J'ai connu la solitude des soirées où il ne se passait rien, où personne ne m'attendait, où je n'attendais rien ni personne, où je tournais en rond comme dans une cage, quand ce n'était pas un rendez-vous manqué ou un simple rejet. Je cherchais quoi faire de mes mains, de ma tête et de ma vie. J'ai attendu combien de fois et combien de temps un coup de téléphone qui ne venait jamais. Je cherchais quoi faire de mon coeur. J'attendais dans les larmes et le tourment. La solitude est une expérience qu'on doit traverser. En fait, tout est à traverser, la peine, le plaisir, l'insuccès, la joie, le pouvoir, la faiblesse, le rire et les larmes. Si, quand on s'ennuie, il est bon de se mêler aux autres, de prendre un bain de foule, la solitude demeure une épreuve nécessaire pour apprendre à aimer avec tendresse et non plus avec possessivité.

 

Quand j'ai connu l'amour physique, il y a eu bien sûr des peines. Parfois je m'ennuyais de la personne aimée au point de désirer mourir. Cela ne s'est passé que quelques fois dans ma vie, assez cependant pour savoir ce que c'était. J'ai appris non pas à oublier ces peines mais à les comprendre. Aujourd'hui, les peines que je peux avoir dans mes relations n'ont plus la même couleur qu'à l'époque. Maintenant, bien sûr que je m'ennuie quand la personne aimée s'absente, mais y a en même temps quelque chose d'inexplicable, un fond d'union, d'inséparable communion qui l'emporte de beaucoup sur mes regrets. C'est comme si ça n'avait plus autant d'importance d'endurer un peu de peine. Rien n'est vraiment malheureux ou désastreux, ce ne sont que fluctuations de surface. Le coeur reste ancré au fond de la mer.

 

Et c'est là que nous nous rencontrons vraiment, que nous sommes unis et ouverts sur le monde, à tous les autres que nous aimons, même ceux qui nous ont rejeté et que notre tendresse rejoint de plus en plus. Mais quand j'ai de la peine, je ne la fuis pas. Je n'essaie pas de m'en cacher, de prendre un gin pour l'oublier. Je tâche de plus en plus de vivre pleinement ce que je vis, de ne pas vivre à côté de ce qui se passe, de ne pas remettre à plus tard. Je vis mes émotions. Je veux savourer chaque instant tel qu'il se présente. Je reste collé à ce qui est. En moi ou en dehors. Je demeure uni à ce qui se passe, le plus un possible avec la vie, avec ma vie, puisque c'est la seule que je connaisse. Je vis à fond les joies et les peines. C'est là que j'apprends mes leçons. Que j'apprends à aimer.

 

Ce n'est pas l'amour complet et inconditionnel qui fait mal, mais l'amour passion. Le mot passion vient de pati en latin, qui veut dire pâtir, souffrir. Aimer fait mal dans la mesure où on n'est pas un avec la personne, la chose, l'événement. Et quand on en attend quelque chose, on n'est pas un, il y a moi et la chose, la personne, l'événement dont je m'attends à recevoir en retour affection, valorisation, profit. Cette attitude montre que je souffre, je ne suis pas bien dans ce qui est, j'aspire à autre chose.

 

Toutefois, l'amour inconditionnel, ce n'est pas une partie de plaisir. Dire oui à la situation, être un avec la personne qu'on a devant soi, exige beaucoup d'abandon et de souplesse, de foi aussi. Il faut croire qu'il y a là quelque chose à apprendre, que ce n'est pas par accident que cette personne ou cette situation se présente. Faire confiance que l'orchestration de cet événement dépasse ma compréhension et m'est nécessaire pour avancer. Voir l'autre comme un agent divin, un instrument de croissance, une occasion de don, d'acceptation, de plus grande union.

 

On ne peut aimer du bout des doigts ou du bout de son intellect. On ne peut aimer que de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces. On ne peut aimer qu'en s'impliquant, qu'en y embrassant tous les niveaux de son être, de la tête aux pieds, de la pensée aux tripes, du coeur au corps. L'amour est ce qui unit, et avant d'unir les personnes, l'amour unit tout d'abord celui qui aime, car pour aimer, il faut se rassembler, devenir un, j'allais dire, se recueillir. C'est le contraire de l'éparpillement, de la dissipation. Car, ce qui aime en nous, c'est le rassembleur, l'unité intérieure, l'unificateur, le coeur. Pas juste l'émotivité, l'ébranlement de surface comme les ondes qui fractionnent l'unité de la mer, mais le mouvement profond à la base de l'être, mouvement d'union avec ce qui se présente, d'appréciation et d'acceptation, de reconnaissance. Le oui donné à l'univers. Le même oui que prononce sans cesse l'univers.

 

C'est comme si ça n'avait plus autant d'importance d'endurer

un peu de peine

Peines d’amour

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Placide Gaboury

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