Nous sommes venus ici pour apprendre à aimer. Aimer, ça peut être plusieurs choses: ne pas juger, pardonner et demander pardon, être plein d'attentions concrètes et pratiques, respecter l'autonomie, l'unicité de l'autre, et surtout, lui donner de la tendresse, par le regard, le toucher, la parole, les gestes, le silence. Aimer, c'est créer des liens avec des personnes, des êtres et des choses. Voir ce qui nous rassemble, ce qui nous ressemble, faire ressortir le positif, ce qu'il y a de bon et de beau, ce qui nous rapproche au lieu de nous éloigner. C'est savoir entrer en relation profonde avec quelqu'un, au-delà des apparences et différences de surface.

 

Créer des liens profonds, cela veut dire, selon moi, créer un pont entre des coeurs. C'est établir une compréhension, une sympathie au niveau du sentiment. C'est englober le génital dans quelque chose qui est plus grand et compréhensif. Ramener le sexe à sa vraie place, au milieu de l'amour-tendresse. Car le sexe tout seul c'est vide et décevant, c'est même un leurre. Mais compris et embrassé par la tendresse, il peut devenir une des plus belles expressions de l'amour. En somme, le sexe sans le coeur, ça nous vide, alors que le sexe avec le coeur, ça remplit. On peut avoir une vie sexuelle aussi abondante que l'on veut si le coeur y est. Si le coeur n'y est pas, on se durcit, on devient de moins en moins capable d'aimer vraiment. Le sexe est alors complètement séparé du coeur, il demeure un domaine d'ombre, de peur et de culpabilité. Nous refusons souvent les relations qui nous engageraient à fond. Nous avons peur que quelqu'un nous approche de trop près, il pourrait nous faire mal et on serait sans défense, trop vulnérable, et ça, on le refuse. On veut maintenir une certaine distance, un contrôle. Qu'il y ait des liens sexuels, bien sûr, mais que le coeur ne soit pas engagé! Toujours pour ne pas être blessé et conserver une certaine emprise, une mainmise sur l'autre.

 

On ne veut pas recevoir, on veut être celui qui donne. On veut prodiguer, organiser, légiférer, distribuer, contrôler. On aime donner quand c'est à un plus faible, à un dépendant, car alors on conserve le contrôle. Mais recevoir nous place en position de dépendance et de faiblesse. On est vulnérable, et cela, on n'aime pas. Mais on ne donne vraiment pas quand on est incapable de recevoir. En réalité, on ne fait alors que manipuler. Mais ça paraît bien de donner sans avoir à recevoir. Ça a l'air tellement généreux! Créer des liens veut dire établir une circulation en deux sens, je reçois, je donne et l'autre reçoit et donne à son tour, simultanément. Nos vies sont ainsi vraiment mélangées, unies, liées. Cela veut dire que ma tendance dominatrice doit apprendre à céder, à lâcher prise. Quand c'est ma tendance dominatrice, masculine qui l'emporte, ce n'est pas l'amour, mais l'ego. C'est quand ma tendance réceptive commence à s'ouvrir et à prendre le dessus que je deviens vraiment moi-même. J'accueille la personne, je reçois ce qu'elle est, je reçois les critiques, j'accepte de me faire reprendre, je suis ouvert à la croissance.

 

Ma vie n'a pas fermé le poing mais reste une paume ouverte. J'accueille aussi ce que je suis, ma tendance enfantine, enjouée, ma naïveté, mon orgueil, mon peu d'habileté dans les choses pratiques, mon absence de talent en affaire, en politique, etc... Se cabrer, faire le dur pour ne pas être blessé, c'est la voie de la solitude sans amour, c'est une prison. On s'enferme derrière un mur de béton qu'il est ensuite très dur de faire éclater. Non, si je veux aimer et être aimé, je dois accepter d'être vulnérable, en d'autres mots, ça fera mal. Je dois accepter de recevoir. Créer des liens, c'est être cultivé. Bien sûr que la culture suppose un dégrossissement dans les moeurs, dans le parler, dans les manières de penser. Mais l'être cultivé c'est encore plus que cela, c'est quelqu'un qui sait établir des rapports entre différentes choses, connaissances, expériences et lectures, et qui les a si bien assimilées qu'il en sort une vision nouvelle, une interprétation, une oeuvre nouvelle. On recrée alors à partir de ce qu'on a assimilé.

 

Cela veut dire qu'aimer et comprendre, c'est en somme la même chose. Je ne veux évidemment pas dire ici comprendre avec la tête, car la tête rassemble les idées, elle relie les choses par leur côté abstrait, mais elle ne comprend pas, c'est le coeur qui fait ça. Comprendre parce qu'on l'a vécu avec ses tripes. La tête reste au second étage et ne se salit pas les mains dans les choses concrètes, dans les émotions, le rez-de-chaussée de notre être. Elle tâche de rester claire et d'analyser, mais elle perd alors l'essentiel. On ne comprend pas le haut sans le bas, le monde des idées sans le monde des sentiments. La tête séparée du coeur, agissant même comme supérieure au coeur, nous assèche et nous empêche d'être vulnérable. Elle nous empêche de recevoir toute la vie. La tête doit rentrer dans le coeur. C'est l'intelligence du coeur qui crée les liens.

 

Créer des liens

profonds,

cela veut dire,

 créer un pont

entre des coeurs

Créer des liens

Placide Gaboury

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