Zone de Texte: La vie spirituelle n'est pas pour ceux qui n'ont réussi en aucun autre domaine. Ce n'est pas une voie d'évitement, c'est le chenal, la voie centrale, c'est le bain dans la matière et la vie pleine et entière. C'est vivre chaque jour, mieux, chaque instant, consciemment et dans une attitude de lâcher prise. C'est abandonner sans cesse les sentiments violents et négatifs, les haines et les peurs, le besoin d'avoir raison, le besoin de cacher son passé, le besoin de se faire approuver ou pardonner sa vie. Pour s'exercer au lâcher prise, il est naturel d'être dans un contexte de pression et de boulot. Il ne s'agit aucunement de se trouver une occupation où on pourra lire toute la journée les livres spirituels que l'on chérit, ou écouter du Steven Halpern, pour recevoir fidèlement son chèque du gouvernement à la fin du mois. 

Vivre spirituellement, ce n'est pas flâner, c'est dépasser la tension, non la fuir. Il s'agit d'abandonner consciemment les tensions chaque jour. Et ceux qui croient n'en avoir aucune, du seul fait qu'ils vivent à part ou sans friction avec le public, retardent leur avancement en fuyant ce qui pourrait justement faire remonter à la surface les tensions cachées. Ce que beaucoup de gens fuient c'est la confrontation que la vie comporte. La confrontation avec eux-mêmes, puisque la vie est notre miroir. Ce n'est que dans le feu de l'action, au milieu des difficultés et des conflits que l'on progresse. La difficulté sert de repoussoir. Le conflit fait sortir ce qui est faux, agressif et dévié en nous. C'est là que les leçons sont à apprendre, en confrontant ses faiblesses et limites. Le calme plat qui vient de ce qu'on a évité toute confrontation, c'est le calme de l'inertie et de la paralysie. Aucune croissance n'est possible dans une stabilité ou une sécurité extérieure totale. 

Pour entreprendre la vie spirituelle, il faut autant que possible être financièrement, émotivement et physiquement libre. Il faut être autonome. Si on ne peut se laver, travailler, manger et dormir régulièrement, on n'a pas assez d'ordre pour entrer en vie spirituelle. Toutefois, la discipline ne vient pas de l'effort, mais elle vient de l'intensité du désir d'être libéré, d'aimer. Je m'assieds devant une passion et je la regarde évoluer, je me revois plein de colère ou d'envie, je repasse la scène mais cette fois-ci en spectateur qui ne juge pas. Et je demande de l'aide à cette paisible lumière pour desserrer le poing, pour laisser aller la rancune ou la colère. Cesser d'y tenir, cesser de s'y enfermer, cesser de s'y identifier. Lâcher prise, c'est lâcher la prise que l'on a, c'est lâcher la proie, desserrer le poing, laisser aller ce qu'on retient.

Cela peut prendre du temps, alors on répète l'exercice. On n'est pas intéressé à savoir combien cela durera, on n'est pas pour se plaindre du temps qu'il faudra y mettre, après tout, les athlètes olympiques ne passent pas leur temps à se plaindre des rigueurs de leur discipline, ils travaillent pour le but, c'est tout ce qui compte pour eux. Bien sûr que c'est dur, c'est même ce qu'il y a de plus dur. Mais il s'agit de savoir ce qu'on veut. Est-ce qu'on désire être libéré, c'est-à-dire vivre dans une ouverture et une détente intérieure, un élargissement complet de l'être, ou bien veut-on s'enclore dans sa camisole de force et se plaindre que l'on souffre? C'est la façon dont on répond à cette question qui détermine le temps et l'allure de notre évolution. Il s'agit d'être attiré avant tout par une seule chose, de rêver surtout à cela, de s'en nourrir, d'être happé par un seul but. C'est l'intensité du désir d'être libéré de ses peurs et raideurs qui fait monter l'énergie libératrice. 

En vérité, il n'y a pas de prise du tout, il n'y a que du lâcher prise. C'est alors que l'on vit le plus intensément, que l'on apprend le plus, et on apprend plus dans la détente que dans l'effort. C'est là que l'éducation et la croissance se font le mieux. Car c'est là que le divin est le plus à l'oeuvre et que nous-mêmes agissons le moins avec l'ego. Le divin, c'est la détente suprême, le loisir continuel, la danse sans commencement ni fin, la ronde infinie comme celle des ruisseaux parcourant et entourant la terre.

L'amour vrai, sans tiraillement émotif, est une paix, un lâcher prise, une capacité d'être présent à ce qui est devant soi, indépendamment de ce que l'on ressent émotivement. Indépendamment de ce qu'on aime ou n'aime pas. Cet amour n'a pas de contraire, il y a amour ou simplement son absence, pas son ennemi, puisque cet amour est inconditionnel, donc il accueille sans exception. Il ne s'agit pas de vaincre ses passions par la force, le vouloir ou l'effort. Il s'agit de développer en soi le lâcher prise, la paix et la compréhension. Car la passion, la colère, la haine, sont simplement des tensions intérieures qui viennent de ce que l'on veut posséder, ce qui plaît et qu'on veut détruire ou refouler, ce qui déplaît. Mais l'amour vrai, la tendresse n'est pas absence d'émotion. Elle est sentiment profond, émotion non possessive, mais libre. Elle remue tout le corps, tout l'être. On n'aime qu'avec tout soi-même.

 

La discipline ne vient pas de l’effort,

mais elle vient

de l’intensité du désir

d’être libéré,

d’aimer.

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Placide Gaboury